dimanche 2 août 2015

Tête-Dure

Belgique, 27 octobre 1962. Tête-Dure joue sous la table dans l’appartement deux pièces où il vit avec ses parents. Il sait que le Peau Rouge en plastique qu’il essaie de planquer derrière un pied de chaise n’en a plus pour longtemps. Le soldat (tunique bleue) qui le traque depuis quelques instants se rapproche et va finir par avoir le dernier mot. S’amuser de la sorte l’aide à se détacher d’un quotidien peu reluisant qui est d’abord celui des adultes qui l’entourent mais aussi, par inévitables ricochets, de plus en plus le sien.

« Tête-Dure attend l’inattendu.
Il pense à contrecarrer le destin, mais il sent confusément que ce n’est pas bien, qu’il faut laisser le ruisseau couler dans son sens naturel. »

Sa famille n’est pas au mieux. Le monde non plus. À la radio, Kennedy vient de rappeler que l’ultimatum fixé aux soviétiques pour qu’ils évacuent les missiles installés à Cuba – et pointés sur la Floride – expire demain. La situation énerve le père qui boit de la bière en compagnie du voisin. Tous deux commentent l’état de la planète. Les analyses volent à ras de terre. Tête-Dure en reçoit quelques bribes. Ne comprend pas tout mais sent qu’il vaut mieux rester à l’écart. Garder cette position de repli qui est habituellement la sienne, surtout quand le père sort de ses gonds, ce qui lui arrive fréquemment. Ce jour-là, après le départ du voisin, furieux du repas qui tarde à venir, il s’excite, gueule, tourne comme un fauve dans la pièce et se met tout à coup à frapper sa femme.

« Tête-Dure ne voit pas l’instant où la main de Papa touche Maman. Il est incapable de dire à quel endroit elle a été touchée, mais il entend un bruit sec et terrible. Un bruit terrifiant de joue qui claque.
Et lorsque Tête-Dure desserre les paupières, il constate que Maman est assise sur le balatum, la jupe remontée jusqu’en haut des cuisses, et qu’elle pleure. »

C’est un microcosme en proie à de multiples déconvenues humaines et sociales, avec au centre des individus aux nerfs à fleur de peau qui dérapent à tour de rôle, faisant parfois valoir leur force physique, que Francesco Pittau ausculte dans un roman où la narration ramassée et les dialogues incisifs sont très percutants. Ce monde, composé de gens venus d’ailleurs (en l’occurrence d’Italie), est vu à travers le regard atterré d’un enfant qui encaisse tout sans rien dire. Ce qu’il perçoit de l’attitude des adultes (entre eux mais aussi à son égard) le persuade de se maintenir en retrait. Devenir presque invisible, parler le moins possible et avaler la boule qu’il a en travers de la gorge sont quelques uns des actes de résistance qu’il s’impose pour pouvoir continuer à rêver en gardant la tête hors de l’eau.

« Tête-Dure se rencogne dans le canapé. S’il le pouvait, il s’enfoncerait dans l’épaisseur des coussins jusqu’à disparaître et se mêler au rembourrage. »

Francesco Pittau : Tête-Dure, éditions Les Carnets du dessert de Lune.

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