samedi 22 novembre 2014

Pierre Autin-Grenier

C’est sur un clin d’œil discret, qu’il n’aurait pas désavoué, que se terminait l’avis de décès le concernant, paru dans Le Monde en date du 17 avril 2014 :
« ni fleurs, ni couronnes, "quelques radis bleus". »

 N’empêche qu’il nous manque, Pierre Autin-Grenier. On a du mal à le savoir absent, et encore plus à parler de lui au passé. Il reste bien sûr, et c’est heureux, ses livres pour nous accompagner. Eux seuls désormais vont nous donner des nouvelles de celui qui disait être né le jour de la Saint-Isidore 1947, alors qu’il bruinait gentiment sur les quais de Saône à Lyon. Et parmi ces livres, il y a d’abord la trilogie titrée Une histoire (la sienne, en pointillés, revivifiée au contact de dizaines d’autres) qui comprend Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée (écrit pour distraire Music, son chien, son "camarade enchanteur") et L’éternité est inutile. Tout un programme ! Avec aux premières loges, ceux qui lui ressemblent : les humbles, les silencieux, les voyageurs immobiles, les laissés pour compte.

On y retrouve ce tonique ressac verbal qu’il a lui-même initié et qui lui permettait, jouant sur la table de l’ordinaire quotidien, de ciseler des récits ouverts et brefs dans lesquels ce virtuose, adepte des mots justes et, mine de rien, savamment mis en forme, faisait mouche en contant des morceaux d’existence qu’il rehaussait d’un cran grâce à l’entrée, dans son premier cercle, de quelques énergumènes aux parcours imparables. Certains sortaient de son imagination, d’autres s’échappaient de la mémoire collective et d’autres encore, plus familiers, rôdaient dans les environs de Lyon ou de Carpentras. Tous ceux-là ne se contentaient pas de regarder par dessus son épaule. Ils entraient carrément dans son texte. Pour son plaisir et, par ricochets, pour le nôtre, puisqu’il les incitait tous (Durruti, le curé d’Ars, l’aviateur Blériot, le torero Paquirri ou sa grand-mère Jeanne Autin) à venir discuter le bout de gras avec lui avant de prendre le frais sous la tonnelle en s’égaillant le palais à l’aide d’un bonne cuvée millésimée. Il y ajoutait des séquences autobiographiques, des débuts tremblants (mère péripatéticienne, père volatilisé) jusqu’à la découverte de la lecture, puis de l’écriture, en y gravant cette mélancolie désabusée qui était sienne et qu’il a toujours pris soin de relever, en y injectant une belle pointe d’humour noir, une saine colère, franche, bien charpentée, en y semant également de la pudeur, celle d’un pessimiste lucide choisissant le rire volage plutôt que les armes lourdes.

« Ayant échappé aux turpitudes de l’enfance, m’étant affranchi de la tyrannie des chefs, je rattrapais la vie que l’on m’avait volée. Je cherchais aussi, en cornant les pages, à pénétrer les mystères de la création comme on brûle de dérober un secret considérable. »

On voyage beaucoup chez Pierre Autin-Grenier. Lui qui prétendait n’être "bien nulle part" se sera sacrément aéré les neurones. Si quelques brèves escapades l’ont mené en roue libre de "l’avenue Goffette" à l’improbable "place Pierre Overney", ses périples le portaient plus volontiers vers des contrées dont parfois seuls les noms (de Romorantin à Chazalette) l’attiraient mais où il savait d’avance (même s’il ne s’y rendait que par la pensée) qu’il se sentirait bien, comme poisson dans l’eau, gobant l’imprévu en un éclair, cueillant des fleurs d’anarchie dans des zones sensibles, sûr d’être aussi à l’aise à Bâton Rouge en Amérique que dans le désert de Kalahari. Il lui suffisait de trouver un bon capitaine (Richard Brautigan, par exemple) pour déclencher l’une de ces escapades idéales, façon de prendre de la distance avec ce quotidien qu’il fallait à tout prix, et il ne s’en est pas privé, secouer énergiquement pour que s’en détachent, antidotes à la désespérance, joyeuses fantaisies et petites absurdités revigorantes.

Pourquoi resté cloîtré chez soi à Carpentras des mois durant alors qu’en ouvrant une simple écoutille dans sa tête on peut, à la seconde même, aller respirer l’air du large en marchant d’un pas léger, en sandalettes, sur les quais à Zanzibar ?

Pourquoi espérer indéfiniment des nouvelles du fin fond du Montana (où il ne connaissait d’ailleurs personne) alors que les Rocheuses sont là, à portée de main, n’attendant que le crissement du stylo sur la feuille pour offrir leurs contours enneigés à celui qui n’aura bientôt plus qu’à tracer quelques pistes en lacets dans la poudreuse pour accéder aux premières habitations ?

En réalité, PAG ne s’est jamais posé de telles questions. Il écrivait, racontait, tissait des liens entre un point et un autre sur une carte et pressentait d’emblée que c’était dans cet entre-deux que se cachait l’aventure. C’était à ses yeux la seule solution pour rendre la vie (qu’il devinait aussi friable qu’une gaufrette placée entre les dents de lapin du destin) un peu plus solide. Alors il filait, dare-dare ou peinard, direction le sommet du Ventoux ou les dentelles de Montmirail, suivant l’instinct et l’humeur du moment, en promettant à Madame Loulou, à Renée, à Ginette et à tous les autres, d’être de retour chez Brunetti pour l’apéro du soir..

« C’est dans les cafés que j’ai appris à lire, que j’ai forgé mes armes, et mes humanités je les ai faites sur la banquette du fond de la Friterie-bar Brunetti, pas très loin du poêle à charbon. »

S’il aimait rappeler ce qu’il devait aux cafés, à l’humilité mais aussi aux coups de gueule salvateurs de ceux qui les fréquentaient, il n’hésitait pas non plus à attirer l’attention sur d’autres lieux de convivialité qui ont beaucoup compté pour lui, en l’occurrence les multiples revues de poésie qu’il lisait et où, parfois, ses textes étaient publiés. Il leur vouait une grande admiration. Pour lui, pas de création sans ce formidable vivier d’écrits en cours que se trouvaient être, années 70, 80, 90, ces rendez-vous de haute tenue. Il est ainsi resté fidèle à la revue Décharge qui a publié, bien avant que Gallimard ne les éditent, nombre de ces séquences qui allaient, plus tard, être assemblées dans les trois ouvrages déjà cités. Idem pour Les Radis bleus et pour quantité d’autres fragments dont, tout récemment encore, Le Philosophe amateur, extrait d’un ensemble intitulé Analyser la situation. qui vient tout juste de paraître (éditions Finitude).

« Parfois je confiais un poème, une nouvelle, à l’une ou l’autre des revues littéraires qui foisonnaient alors sans s’embarrasser de tirages confidentiels ; souvent je recevais en échange la sympathie de lecteurs bienveillants qui m’encourageaient à poursuivre. »

S’il est un mot qui revient dès que l’on évoque PAG, c’est le mot fraternel. Il l’était. Malicieux, espiègle, fidèle et fraternel. Ne se haussant jamais du col. Parlant peu de ses récits. Bravant la camarde et son envoyé très spécial, "le cancer des bronches". Disant son affection pour l’éditeur Jean Le Mauve et son amitié pour le peintre Ronan Barrot. Insistant sur l’impact des livres (au Dé Bleu et chez Tarabuste) de Jean-Pierre Georges. Rappelant le rôle joué par François de Cornière dans l’émergence de ce que l’on a trop vite étiqueté, usant de raccourcis hasardeux, "poésie du quotidien". S’amusant à s’inventer un père apiculteur dont il aurait pris la relève (du coup, certains lecteurs lui demandaient ce que devenaient ses ruches). Se souvenant de sa première rencontre avec Georges-Louis Godeau et de la formidable bagarre qui se déclencha instantanément entre leurs chiens. Disant à son chauffeur (pour l’occasion : bibi) qu’il ne devait surtout pas s’étonner s’il voyait, le lendemain matin en venant le chercher, le drapeau noir flotter en haut de l’hôtel où il s’était posé pour la nuit. Pince-sans-rire, il humait ce soir-là un verre de blanc. Il s’humectait les lèvres, faisait rouler le vin dans sa bouche, claquait la langue, s’arrangeait pour maintenir un instant le Pouilly-Fuissé en équilibre en haut de sa gorge puis avalait avec lenteur, exprimant, en un long soupir, son contentement. Il s’emparait ensuite d’un cigarillo, grattait une allumette, l’allumait comme à la bougie. Visage tendu par le rituel. Se détendant lentement. Devenant tout à coup paisible, calme, avenant. Et reprenant la discussion là où on l’avait laissée. Très exactement chez Brunetti. À la table du fond. Où l’on attendait, d’un moment à l’autre, l’arrivée de L’Ange au gilet rouge.

En logo : Pierre Autin-Grenier par Shahda

mardi 11 novembre 2014

L'affaire Verlaine

Bruxelles, jeudi 10 juillet 1873. Verlaine s’est levé de bon matin. Vers neuf heures, il est entré chez l’armurier Montigny, passage Saint-Hubert, où il s’est acheté un revolver de sept millimètres à six coups et une boîte de cartouches. Il a demandé au vendeur de lui expliquer comment fonctionnait l’arme puis il s’est rendu dans un estaminet de la rue des Chartreux où il a chargé son Lefaucheux, tout en buvant bon nombre d’absinthes. De retour à l’hôtel de Courtrai où il logeait en compagnie de Rimbaud (sa mère, veuve Verlaine occupait la chambre d’à côté), il montra son acquisition à ce dernier qui lui demanda ce qu’il comptait en faire. Depuis plusieurs jours, il menaçait de « se brûler la cervelle » si sa femme, qui avait décidé de le quitter, ne venait pas le rejoindre. Il lui avait fixé un ultimatum.

« Je vais me crever. Je voudrais seulement que personne ne sut cela avant la chose faite et qu’en outre il fût prouvé que ma femme (que j’attends encore jusqu’à demain après-midi) a été prévenue 3 fois, télégraphiquement et par la poste, que c’est donc son obstination qui aura fait le beau coup. »

Cette missive destinée à son fidèle ami Edmond Lepelletier a été rédigée le dimanche précédent. Il a également fait part de son désir d’en finir à sa mère (qui est venue le rejoindre illico) ainsi qu’à Rimbaud et à la mère de celui-ci.

Dans l’après-midi, tandis que, l’alcool aidant, le ton monte entre les deux amants, Verlaine ferme la porte de la chambre à double tour et braque le revolver sur Rimbaud à qui il reproche de vouloir rejoindre Paris le jour même. Il tire et le blesse légèrement au poignet. Plus tard, sur la route de l’hôpital, il met à nouveau la main à sa poche (où se trouve l’arme), faisant craindre un nouveau coup de folie au blessé qui court se réfugier près d’un policier qui arrête le tireur imbibé.

« Verlaine s’en fut couché à l’« Amigo » en compagnie d’un autre soiffard, cependant que sa mère et Rimbaud, le train manqué, s’acheminaient mélancoliquement ensemble vers l’hôtel de Courtrai. »

C’est cette affaire, celle du coup de feu, ses conséquences mais aussi ce qui précéda, que saisit avec finesse Maurice Dullaert, poète et critique littéraire belge (1865-1940) particulièrement attiré par la personnalité complexe de Verlaine. Il en brosse ici un portrait psychologique très documenté. Il remonte aux sources. Explique la rencontre entre les deux poètes, revient sur leur séjour à Londres, donne à lire les lettres qu’ils ont échangées et qui furent ensuite saisies par la justice. Il y ajoute des extraits succincts des divers interrogatoires et dépositions. Bref, il poursuit l’enquête et donne au lecteur tous les éléments du petit drame qui vit « la vierge folle » blesser « l’époux infernal », le premier écopant de deux ans de prison (durant lesquels il va se convertir et écrire Sagesse) et le second s’en retournant dans ses Ardennes natales mettre au propre Une saison en enfer.

Le livre, publié une première fois chez Albert Messein à Paris en 1930, et aujourd’hui réédité chez Obsidiane, ne vaut pas seulement par la lucidité affichée par l’auteur et par sa façon de tout dire, avec tact et humour. Il séduit tout autant par l’écriture suggestive et extrêmement narrative de Dullaert. En replaçant le fait-divers dans son contexte historique et en l’étirant de ses prémices (pendant la Commune de Paris) à ses suites imprévues (libéré des geôles belges, Verlaine ira retrouver Rimbaud à Stuttgart), il met en route un récit alerte et endiablé.

 Maurice Dullaert : L’affaire Verlaine, éditions Obsidiane.

Logo : Paul Verlaine par Domac, ©   Musée Carnavalet, Paris.

dimanche 2 novembre 2014

Seconde solitude

C’est un étrange territoire qu’arpente ici Éric Ferrari. Il s’y promène au fil des saisons, en toute discrétion, par la pensée, marchant d’un bon pas en ses nuits blanches, attentif aux traces laissées au sol par ceux qui l’ont précédé et qui appartiennent, toutes ou presque, aux animaux familiers des lieux et aux chasseurs qui les traquent.

« Chasseurs pouilleux, royalement souples, au cœur de l’unique brûlure, on maîtrise les forces d’inertie, et lorsque nous croisons nos traces dans cet espace qui a perdu les noms, il souffle un air de terreau frais, de proies débarbouillées. »

Les terres traversées sont rudes. Entrecoupées de pentes raides, de vallées en friche et de points d’eau difficiles d’accès. On y enterre la foudre et on sait que celle-ci ne dort jamais tout à fait. L’homme, s’il veut devenir un peu plus que cet être de passage dont l’ombre disparaît avant même de s’être posée sur une surface plane, devra se plier à quelques règles de précarité et d’humilité qui le feront, peu à peu, devenir (un) résistant.

« Remue beaucoup. Arrache-toi. Enfouis ce manque nouveau dans tes pensées fugitives. Demande que l’on marque ton visage d’une pierre blanche. »

Ce monde âpre, sauvage, intérieur et parallèle qu’il installe lentement dans son livre n’empêche pas l’auteur de faire de brefs retours dans un monde plus proche, ne serait-ce que pour retoucher quelques fragments liés à l’enfance et susceptibles de raviver d’anciennes émotions, telle la peur, qui reste intacte, en embuscade, lui demandant de se cacher, de retenir son souffle et de regarder (écouter) à nouveau sans être vu.

« Quelquefois, je m’accroupis au fond d’une penderie. Le vide éprouvé à l’intérieur des vêtements accrochés prolonge l’impression d’être pris dans l’immobilité d’une nasse liquide. »

Ce qui happe le lecteur, dans Seconde solitude, comme dans les précédents recueils d’Éric Ferrari, c’est cette écriture simple, concise, coupante, efficace. Reliée aux paysages (qu’elle ne décrit que par touches), elle s’imprime en proses courtes et concrètes. Ce sont des brèches, des entailles, des points de contact précis qui marquent les contours d’une contrée extrême et austère où vaque celui qui l’a conçue.

 Éric Ferrari : Seconde solitude, Cheyne éditeur.