jeudi 19 octobre 2017

Le livre que je ne voulais pas écrire

Il était présent au" Bataclan" le 13 novembre 2015, y a reçu une balle de 7,62 tirée à bout portant, a mis longtemps à s’en remettre mais ne voulait pas y revenir par écrit. Il disait qu’il s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Ils étaient mille-cinq cents dans le même cas. Et plus encore puisque nombre de personnes assises aux terrasses du "Petit Cambodge" et du "Carillon" avaient également été criblées de balles. Beaucoup (130) n’étaient plus là pour en parler. Respecter leur mémoire demandait un minimum de recul et de distance. 

Pendant des mois, il refusa de répondre aux journalistes qui le sollicitaient. Il pensait que son témoignage n’apporterait rien. Se méfiait tout autant de l’imposture que de l’opportunisme et multipliait les arguments pour ne pas s’atteler à l’écriture jusqu’à ce que le besoin et l’évidence ne prennent le dessus. Il pouvait, tout au moins, envisager de partager, transmettre ce qu’il avait vécu, le noter en puisant dans ses souvenirs, décrire, sans mettre sous cloche ses velléités de romancier, ce qu’il avait ressenti, et tenter de comprendre comment le fracas de cette soirée s’était propagé dans sa chair et incrusté dans son cerveau.

« Pendant des semaines, tu es écartelé entre l’entêtement des mots et ta volonté de ne pas faire texte de ta mésaventure, volonté qui capitule quand t’éclabousse une évidence : tu te tiens à la jonction d’une épreuve individuelle et d’un choc collectif, sur le point de bascule du "je" au "nous". »

Il débute son livre en expliquant comment, alors qu’il était encore adolescent, le rock s’est emparé de lui. Il dit l’énergie qu’il emmagasine en s’en imprégnant et le plaisir qu’il prend quand il assiste aux concerts de ses groupes de prédilection. Parmi eux, "Eagles of Death Metal", qu’il a entendu pour la première fois en 2008 avant de les voir au festival Rock en Scène en 2009. Quand il apprend que le groupe va se produire à nouveau en France, au "Bataclan" cette fois, le 13 novembre 2015, il ne tarde pas à acheter son billet. Et ce soir-là, à 20h15, alors qu’il n’a trouvé personne pour l’accompagner, il gare sa moto sur un terre-plein à proximité, fume quelques cigarettes, monte les marches, dépose veste et casque au vestiaire et pénètre dans la salle, heureux de retrouver des sensations qui lui plaisent. Il boit une bière. La première partie vient de se terminer. Les musiciens arrivent et démarrent pied au plancher. « Premiers riffs, premiers larsens, du rock, de l’énergie, putain ce que c’est bon ! » C’est peu après que tout bascule.

« À 21h 40, ou 42, ou 47, ils ne sont pas fichus de se mettre d’accord, bruits de pétards, les musiciens se figent puis quittent la scène en courant, des cris, du mouvement, ce ne sont pas des pétards, "Couchez-vous ! Couchez-vous !"
Je me jette au sol.
Là commence le roman – à moins qu’il n’ait commencé sans me prévenir. »

Ce que raconte alors Erwan Larher est la suite (puis l’après) de la soirée telle qu’il l’a vécue, allongé, blessé sur le sol, seul avec lui-même, au milieu des autres. Il évoque, en précisant ses pensées, ses émotions, la douleur qui le transperce, la silhouette de l’un des terroristes debout dans les parages, les lumières qui s’allument, les coups de feu qui fusent, l’attente des premiers secours, la venue d’un médecin, la main invisible de celui ou de celle qui s’accroche à l’un de ses mollets, l’évacuation vers l’extérieur, couché sur le fer rude d’une barrière métallique transformée en civière, l’ambulance, le trajet bringuebalant jusqu’à l’hôpital Henri Mondor de Créteil, l’entrée aux urgences, la salle d’opération. Il tente d’exprimer le plus simplement possible ce que furent ses réflexes, ses réflexions, ses sensations contradictoires et le cheminement de sa pensée durant ces heures. Il le fait sans pathos et sans se morfondre. Pour tenir, il se répète deux, trois mots et s’y accroche.

« On s’occupe de toi. Tout est sous contrôle. Pendant que tu attends pour le scanneur (ou était-ce avant d’être ausculté ?), un ou deux flics t’interrogent, en prenant des précautions oratoires touchantes. »

Il n’est pas tout à fait sûr de sa mémoire et peu importe. Il sait que cette nuit-là, il n’est qu’un parmi des milliers d’autres. Le drame est collectif. L’impact de l’attentat se propage. Un peu partout, à Paris et ailleurs, beaucoup vivent dans l’angoisse. Les téléphones sonnent (lui, il est parti au concert en oubliant son portable), les comptes Twitter et Facebook sont plus actifs que d’habitude. On appelle, on interroge, on attend des nouvelles, on redoute le pire. 

Que faisaient, et qu’ont fait, durant ces heures interminables, ceux qui n’y étaient pas mais qui se trouvaient très liés avec quelques-uns de ceux qui y étaient ? C’est ce qu’Erwan Larher a demandé à ses proches. Ce qu’ils (amis, écrivains, compagne, parents) ont écrit à ce sujet intervient régulièrement, entre deux chapitres, dans des séquences titrées "Vu du dehors", donnant à ce livre bouleversant, plein de vie, de tact, de pudeur et d’humour, une tonalité plus forte encore.

Erwan Larher : Le livre que je ne voulais pas écrire, Quidam éditeur.

mercredi 11 octobre 2017

Le site des éditions Jacques Brémond

Jacques Brémond a créé sa maison d'édition en 1975. Il avait auparavant beaucoup appris au contact de l'éditeur Robert Morel et lancé, dès 1969, la revue Voiex. Si la poésie tient une place majeure dans son travail, le théâtre et la peinture y sont  aussi présents. Chaque livre est imprimé par ses soins, en typographie, sur de beaux papiers. Avec, à chaque fois, maquette et couverture originales. De nombreux poètes figurent à son catalogue. On y trouve Thierry Metz, Michaël Gluck, Françoise Han, Lionel Bourg, Robert Piccamiglio, Albane Gellé, Sylvie Durbec, James Sacré, Jeannine Salesse, Bernard Noël, Franck Venaille, Évelyne Morin, Marie Huot et bien d'autres. 

Il manquait un site pour pouvoir se rendre compte de l'importance du fonds Brémond. C'est désormais chose faite. Grâce à Pierre Perrin, le poète, l'écrivain, le critique mais aussi le créateur de la revue (et des éditions) Possibles qui reparaît depuis quelques années sous forme numérique.

Les éditions Jacques Brémond viennent de publier des ensembles de poèmes de Christian Vogels (Iconostases), d'André Duprat (Une nostalgie nombreuse) ainsi qu'une monographie de l’œuvre peint de Philippe Garouste de Clauzade par Joseph Pacini (Peindre la lumière) et les rééditions de deux titres épuisés : Sur la table inventée de Thierry Metz (ce fut son premier livre) et Je, Cheval d'Albane Gellé.

On peut retrouver le site des éditions Jacques Brémond ici.
Et pour celui de la revue Possibles : c'est ici.

mercredi 4 octobre 2017

Le jardin sous l'ombre

Paul Le Jéloux est décédé en fin décembre 2015 à l’âge de soixante ans. Il était l’auteur de trois recueils de poèmes marquants, tous publiés aux éditions Obsidiane, dans lesquels on décelait une voix claire et posée, empreinte de douceur et de précision mais pouvant également se montrer âpre et tranchante. C’est ce même timbre, ce sont ces mêmes variations de tons que l’on retrouve dans ce quatrième et (probablement) dernier livre. Il y aura travaillé durant une bonne décennie. C’était son rythme. Il l’avait adopté et initié avec L’exil de Taurus en 1983, suivi par Le vin d’amour en 1990 et Le sang du jour en 2001.

Ce qui étonne chez lui, c’est la profusion d’images qu’il parvient à assembler en un seul poème. Il le fait en partant d’un détail, d’un animal entrevu, d’un souvenir, d’une émotion relayés par un imaginaire qui se heurte parfois à la réalité d’un être en recherche de stabilité. « J’ai la tête malade », dit-il au détour d’un vers, préférant poursuivre le cours d’une matinée agitée en regardant ailleurs.

« J’abrite un arbre, j’ai des raisons de croire à mon phénix.
C’est vraie foison, cette déraison. Les marronniers sont un peuple de citronniers.
Le peuplier régit la table d’hôtes. L’extrême lenteur des cèdres
toujours m’insupporte. J’y vois un mal, j’en ai bien peur.
L’envol des cailles m’effraie chaque fois qu’il fait noir et nul. »

On perçoit çà et là des fragments d’autobiographie et des retours en arrière, notamment dans la douceur de l’enfance, « aux yeux de cendre », où la nostalgie n’intervient qu’a minima, très vite supplantée par l’appel du présent et l’attrait de tel paysage qui l’aide, inopinément, à sortir de lui-même pour s’y frotter et, peut-être même, s’y régénérer. C’est là la force de Paul Le Jéloux. Ce besoin de se donner de l’air en sortant de soi procure une grande densité à ses poèmes, d’ordinaire assez longs, qui puisent dans l’infiniment proche pour s’ouvrir au monde.

« Toujours nous revenons, vivons la solitude,
soulevés dans une tempête à sable d’étoiles, dans le verbe et l’ivresse. »

Tout ce qui vibre et bruisse attire son attention. Et il en va de même pour les choses plus statiques qui fondent son quotidien, l’ancrant dans un pays qui parfois l’exaspère. Il y a le muret, le calvaire couvert de mousse, le talus qui menace de s’effondrer, les ardoises qui luisent sous la pluie, le Dieu que l’on interpelle (il le fait aussi) en espérant calmer quelques douleurs... C’est un décor de Bretagne, là où il vivait, qui semble immuable. Il l’arpente, lui murmure ses incertitudes, le transforme en y ajustant quelques scènes sorties d’un vieux conte, d’une légende ou tout simplement d’un rêve qu’il revisite.

« La patrie est exacte, étouffe, est à rayer,
gonfle dans l’intime, le retourne comme crêpe avec un cri de crapaud
la patrie se renouvelle sans cesse avec clairons, lit d’hôpital,
ciel bleu chez les autres. La rue, c’est là à traverser,
je n’ai pas de frontière ou de boussole dans les reins de sa nuit
la patrie, c’est tous les jours un voyage forcené
qui déroute des cadavres de lueurs, les revenants, mes proches. »

La voix de Paul Le Jéloux vient de loin. Elle porte parfois en elle des bribes dues à ceux qui ne peuvent plus s’exprimer. Elle s’ouvre constamment. C’est une voix rare et lumineuse.

Paul Le Jéloux : Le jardin sous l’ombre, éditions Obsidiane.

lundi 25 septembre 2017

L'os quotidien

Si L’os quotidien reste le dernier ouvrage publié de Gaston Criel, il est également celui qui offre une porte d’entrée idéale pour pénétrer dans l’œuvre de cet écrivain encore trop peu connu. Il faut dire que le poète, qui édita ses premiers textes avant-guerre, ne s’est jamais vraiment soucié de notoriété. Essayer de joindre les deux bouts, vivre au jour le jour en multipliant les petits boulots – ou survivre quand il se retrouva prisonnier en Allemagne entre 1940 et 1945 – lui suffisait amplement.

« On m’envoya au camp. J’étais perché au troisième d’une rangée de châlits, longue de cinquante mètres. Dans ces alvéoles, nous dormions à même le bois afin d’éviter la vermine qui ne nous évitait pas. »

C’est Robert Reynaud, son alter-ego, qu’il met ici en scène et qui raconte ce que fut sa vie durant un peu plus d’une décennie, de 1939 (date de sa mobilisation) jusqu’au début des années 50. Il revient grâce à lui, en mêlant étroitement fiction et autobiographie, sur quelques uns des faits qui marquèrent son parcours.

« Le train annonce le départ. Par grappes les hommes se pressent aux portières criant leurs adieux tandis que le convoi démarre lentement. »

La bande de novices un rien insouciants (« Hitler nous fait rire ! ») qui part vers le front va vite déchanter et devoir faire face à une réalité implacable. Robert et les autres sont rapidement faits prisonniers puis envoyés en camp de travail. Gaston Criel décrit le quotidien au stalag avec le tranchant qui le caractérise. Il y mêle rage et insolence, pointe la noirceur de l’âme humaine mais aussi la solidarité qui peut naître à l’improviste dans des situations extrêmes. Son texte est un flux d’une vivacité et d’une vitalité étonnantes. Il voit et perçoit tout. N’a pas besoin de grandes phrases pour le dire.

« La radio annonçait le débarquement. D’aucuns se voyaient déjà partis. C’était sans compter la ténacité outre-Rhin. Les Allemands se firent menaçants. Brisant les bons rapports, ils multiplièrent les rassemblements dans la neige, des heures durant... Il neigeait toujours mais l’aigle ne baissait pas la tête. La croix gammée hurlait sous la neige qui redoublait. »

Après un long, périlleux et, parfois, douloureux voyage retour, il découvre le Paris d’après-guerre, et tout particulièrement celui de Saint-Germain-des-Prés qui n’aura bientôt plus de secrets pour lui. Il multiplie les petits boulots et les aventures amoureuses jusqu’à ce que la paternité (« hasard d’un sperme égaré en zone dangereuse », note-t-il) vienne secouer sa vie de dilettante mélancolique, rebelle et solitaire. C’est un autre pan – et pas le plus reluisant – de la personnalité de Robert Reynaud qui apparaît alors. Criel n’épargne pas son personnage. Il le met en mauvaise posture. Le montre en train de se dérober, de s’esquiver, de longer les murs, de tenter de survivre en ne se déparant jamais de ce sourire un peu goguenard qui l’aide à se moquer de lui-même.

Gaston Criel (né en 1913 et décédé en 1990) a rencontré durant cette période de nombreuses personnalités connues. Il fut proche de Sartre (qui lui louait une chambre), de Prévert, de Vian, de Cocteau (dont il fut l’assistant sur le tournage de La Belle et la Bête et qui préfaça son livre Swing), de Gide (qui l’embaucha comme secrétaire), de Picabia, d’Eluard (qui, dès 1938, fit un accueil chaleureux à son premier recueil de poèmes), de Paulhan et de bien d’autres. Il connaît les lieux, les hommes et les nuits de ce quartier dont il parle. Celui-ci vibrait au son du jazz qui n’aura cessé de l’envoûter, qu’il vénérait et qui est présent jusque dans le tempo et les variations de son écriture. Ce sont ces années-là qui façonnent son œuvre littéraire. L’os quotidien en est la parfaite illustration.

Gaston Criel : L’os quotidien, Les éditions du Sonneur.

dimanche 17 septembre 2017

Petit traité du noir sans motocyclette

Il fait si noir dans ses alentours qu’il se demande s’il n’est pas tout simplement mort. Qui plus est d’un coup de lame bien effilée dans sa chair. Il se rappelle vaguement du manche. Mais s’il s’en souvient, c’est qu’il ne s’est pas tout à fait absenté du monde. Et ce d’autant que d’autres souvenirs reviennent. Qui ont trait à l’enfance. À « l’épicerie mercerie bureau de tabac journaux » que tenait le grand-père. Aux doigts jaunis de celui-ci. Aux sucettes « Pierrot Gourmand » qu’il lui offrait. Reste ce noir obsédant. Extinction totale des feux. Qui signifie que s’il n’est pas encore mort, il est tout au moins déjà agonisant.

« sombre.
il fait sombre, très, dans mes alentours
alentours potentiels puisqu’en réalité je n’y vois rien. Ne
fais que deviner. Ce qu’il y a. dans les dits alentours. »

Sa diction s’en trouve saccadée. Mais sa réflexion reste posée. Le pré-mortem que Roger Lahu met ici en scène ne s’affole pas. Le réconfort lui vient de ce passé qui semble vouloir revivre, par séquences brèves, sur cet écran très noir qui ne diffuse ses images qu’en intérieur absolu.

« c’est long mais on s’habitue finalement.
ce noir tout
ce noir
ça fait écran. »

Partant de cette situation, pour le moins inconfortable, d’un mort qui se demande s’il l’est vraiment, et qui parvient peu à peu à détecter des indices qui se contredisent les uns les autres, Roger Lahu concocte un subtil traité du noir. Il tourne autour de la couleur fondamentale. Coincé dans ce sas qui lui fait penser à une « salle d’art et décès », le narrateur ne peut s’empêcher de tuer le temps en pensant aux bienfaits de cet entre-deux qui a des allures de clap de fin.

« parfois il semble que le noir pourrait s’écailler, se fendiller,
s’ouvrir, bailler,
comme une huître
et dedans il y aurait une énorme perle
une perle d’un noir si profond si parfait si absolu
qu’on aurait l’impression qu’elle avait – au terme de quelle alchimie de mille ans ? -
concentré en elle toute la lumière du monde.

ça éblouirait »

Ce serait donc peut-être cela la fameuse petite lumière dont parlent ceux qui reviennent d’une agonie ratée ? Lui, en tout cas, ne voit rien venir. Ce qui lui permet de poursuivre sa longue aventure dans l’outre-noir en se repassant un titre de Johnny h ou en écoutant Patti Smith chanter Because the night avec en arrière-plan un type en motocyclette qui disparaît à toute allure sur un invisible ruban de bitume.

« on dirait que le héros tout de cuir vêtu
botté de noir aussi (marlon negro ?)
il chevaucherait une moto noire de grosse cylindrée
et il filerait filerait filerait
sur une route toute noire »

Roger Lahu : Petit traité du noir sans motocyclette (sauf une in extremis), préface de Daniel Fano, éditions Les carnets du Dessert de Lune.